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Société historique du 10e arrondissement affiliée à la Fédération des Sociétés historiques
et archéologiques de Paris et de l’Île-de-France

Pour nous rencontrer
Le jeudi de 16h à 18h (hors vacances scolaires)
Bureau d'HV10
Mairie du 10e (esc.B 4e étage)
72 rue du Faubourg-St-Martin
75475 Paris cedex 10
Site créé le 29 mai 2005
Mis à jour le 22 janvier 2012 |
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Les 2 dernières nouvelles |
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Deux bonnes tables ... du passé dans le 10e *
Avec les fêtes de fin d'année qui viennent de se terminer, le temps des agapes était revenu, du moins pour ceux qui le pouvaient. Il existait deux tables célèbres dans le 10eet dans tout Paris, aujourd'hui disparues, elles connurent de très belles heures de gloire. Leur renommée s'étendit de Paris à toute la France puis au monde entier. Ainsi les deux grands restaurants que furent Maire et Marguery, du nom de leurs fondateurs, contribuèrent-ils avec d'autres restaurants prestigieux, à inscrire le 10e arrondissement au pinacle des guides gastronomiques de la capitale.

Le restaurant Maire à l'angle des boulevards Saint-Denis et de Strasbourg
La restauration parisienne avant le 19e siècle
Jusqu'au milieu du 18e siècle, Paris n'offrait aux gourmets que de sombres tavernes, des rôtisseries enfumées et quelques tables dites d'hôtes servant à heure fixe, où après avoir pris son couvert, il fallait jouer des coudes pour trouver une place, puis manger debout, serré au milieu d'inconnus ripaillant et se saoulant. Vers 1774, un certain Boulanger revenant de Londres, où il avait trouvé l'inspiration, ouvrit près des Halles un établissement d'un genre nouveau, assis à des tables individuelles, l'on consommait soit des bouillons, soit des plats de viandes et d'oeufs qui pouvaient « restaurer » un homme. Le succès fut immédiat et les lieux présentant à la carte des « plats restaurants » se multiplièrent ; le mot « restaurant » fut alors détourné de son sens premier pour désigner l'établissement lui-même ; désormais, non seulement la cuisine et le couvert, mais aussi le cadre et le décor, furent soignés : ainsi naquirent les restaurants parisiens et avec eux la réputation de la cuisine française qui « sous l'Empire devint aussi universelle en Europe que le fut la littérature française aux 17e et 18e siècles » : Le Figaro Illustré, no 241, avril 1910.
*
Le restaurant Maire

L'entrée du Restaurant Maire, 1 bd de Strasbourg
Parmi les nombreux restaurants qui se créèrent sous le Second Empire, le restaurant Maire se distingua rapidement. Ouvert vers 1860 au 14 boulevard Saint-Denis, faisant l'angle avec le no1 du boulevard de Strasbourg ; c'était à l'origine un simple comptoir en zinc appartenant à un marchand de vins, le père Maire ; celui-ci en fit l'un des restaurants les plus réputés de Paris, sa célébrité vint surtout de sa cave.
Voici ce qu'en disaient les frères Goncourt dans leur Journal : « C'est la première cave de Paris, on dit que le fonds provient presque totalement de la cave de Louis-Philippe qu'il aurait rachetée ; sa cuisine de qualité est servie par lui-même dans de la vraie argenterie ; il n'a pas son pareil pour cuisiner l'haricot de mouton aux morilles, l'entrecôte bordelaise, le macaroni Périgueux aux truffes, le tout arrosé de plusieurs bouteilles de jolis bourgognes, dont un fameux Mercurey ».
Mais, ce qui fit sa plus grande gloire fut le parti qu'il sut tirer d'une médiocre pièce de théâtre de Victorien Sardou : « Thermidor » dont le titre l'inspira pour baptiser son homard, une recette qui fait encore fortune aujourd'hui, le homard Thermidor : « Coupez le homard en deux, détaillez en dés, rôtissez au four dans du vin blanc avec du cerfeuil, de l'estragon et des échalotes hachées, nappez de béchamel et de moutarde anglaise au beurre frais, servez reconstitué ». (Almanach des Gourmands).
Puis le père Maire, le grand âge venu, céda sa maison à M. Paillard qui l'embellit pour accueillir, entre autres, les dîners littéraires du baron Taylor qui venait Chez Maire en voisin puisqu'il habitait tout près, rue de Bondy (aujourd'hui René-Boulanger).
À la fin du 19e et au 20e siècle, le restaurant changea plusieurs fois de propriétaires tout en gardant sa célèbre enseigne. Après la première guerre mondiale, les bouleversements de la vie parisienne le métamorphosèrent, de restaurant mondain il devint restaurant d'affaires le midi, proposant aux hommes du même nom des déjeuners à cinq francs ; mais le soir venu, comme Cendrillon, il retrouvait ses ors et sa pourpre, en présentant ses soupers d'après-théâtre aux spectateurs sortant affamés des théâtres des Grands Boulevards.
Les années 1970 sonnèrent le glas du restaurant Maire transformé un temps en café Biard puis aujourd'hui en Pizzeria !
Un menu chez Maire pour 55 francs
- Hors d'Oeuvre à la Parisienne ou Potage
- Langouste Américaine
- Selle de Pré Salé Béatrix
- Poularde de la Bresse rôtie
- Mousse de Foie gras à la Gelée de Porto
- Coeurs de Laitues
- Asperge Mousseline
- Bombe Dame Blanche
- Gaufrettes
- Fruits
Vins
- Une Grave ou une Médoc
- Une Pommard pour 4 personnes
Une bouteille Champagne pour 6 pers.
- Café
- Liqueurs
*
Le restaurant Marguery

Situé à même les Grands boulevards au 34-36 boulevard Bonne-Nouvelle, jouxtant le théâtre du Gymnase avec lequel il partageait en été l'alignement d'un même store, c'était le restaurant des déjeuners politiques des futurs députés, des banquets des anciens des grandes écoles ou des sociétés savantes. Les toasts, les discours, les chansons retentissaient dans ses salles pittoresques, les unes maures, hindoues ou égyptiennes, les autres flamandes ou gothiques et quelque fois françaises pour les anniversaires de la tante Jeanne ou les noces de la petite Berthe.
Restaurant Marguery, salon
Ce qui fit de suite sa renommée fut sa sole Marguery, nappée d'une sauce également Marguery. Le succès poussa notre homme, devenu président du Comité de l'Alimentation et officier de la Légion d'honneur, à agrandir son restaurant de nouvelles salles allant jusqu'à la rue d'Hauteville, il les embellit de décorations, à la limite du bon goût, avec des strass rutilants, des sculptures moyenâgeuses ; les salons furent ornés d'ors, de faïences et de divers marbres... Reniant la République, les salons devinrent Louis XV, Médicis, le grand salon gothique fut classé comme étant la plus belle salle de restaurant de Paris. Enfin en 1900, luxe suprême, il conquit des salles sur le trottoir du boulevard en montant une luxueuse véranda en fer superbement ouvragée.
Restaurant Marguery, sa célèbre véranda, boulevard Bonne-Nouvelle
Marguery mourut en 1910, le restaurant continua sous une autre direction après la guerre de 14-18, mais il perdit sa vocation première et ne fit plus que des repas de famille pour tous les âges de la vie : baptêmes, communions, noces et même funérailles !

Restaurant Marguery, sa cave voutée à vins
Mais il dût sa grande survie grâce à sa célèbre sole Marguery et à la sauce du même nom, dont les recettes, traduites dans toutes les langues, se doivent d'être inscrites dans tout bon livre de cuisine qui se respecte !
Et c'est aussi d'avoir donné naissance un peu partout à Paris, en France, et jusqu'à New York, à des restaurants portant le nom plus modeste de « Petit Marguery » pour ne pas faire ombrage au « Grand Marguery » qui resplendissait Boulevard Bonne-Nouvelle dans le 10e arrondissement de Paris.
Jeannine Christophe
______________________________________________
* Article paru dans La Gazette du Canal n°26, automne 2000, réactualisé en 2011
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Deux bonnes tables ... du passé dans le 10e *
Avec les fêtes de fin d'année qui viennent de se terminer, le temps des agapes était revenu, du moins pour ceux qui le pouvaient. Il existait deux tables célèbres dans le 10eet dans tout Paris, aujourd'hui disparues, elles connurent de très belles heures de gloire. Leur renommée s'étendit de Paris à toute la France puis au monde entier. Ainsi les deux grands restaurants que furent Maire et Marguery, du nom de leurs fondateurs, contribuèrent-ils avec d'autres restaurants prestigieux, à inscrire le 10e arrondissement au pinacle des guides gastronomiques de la capitale.

Le restaurant Maire à l'angle des boulevards Saint-Denis et de Strasbourg
La restauration parisienne avant le 19e siècle
Jusqu'au milieu du 18e siècle, Paris n'offrait aux gourmets que de sombres tavernes, des rôtisseries enfumées et quelques tables dites d'hôtes servant à heure fixe, où après avoir pris son couvert, il fallait jouer des coudes pour trouver une place, puis manger debout, serré au milieu d'inconnus ripaillant et se saoulant. Vers 1774, un certain Boulanger revenant de Londres, où il avait trouvé l'inspiration, ouvrit près des Halles un établissement d'un genre nouveau, assis à des tables individuelles, l'on consommait soit des bouillons, soit des plats de viandes et d'oeufs qui pouvaient « restaurer » un homme. Le succès fut immédiat et les lieux présentant à la carte des « plats restaurants » se multiplièrent ; le mot « restaurant » fut alors détourné de son sens premier pour désigner l'établissement lui-même ; désormais, non seulement la cuisine et le couvert, mais aussi le cadre et le décor, furent soignés : ainsi naquirent les restaurants parisiens et avec eux la réputation de la cuisine française qui « sous l'Empire devint aussi universelle en Europe que le fut la littérature française aux 17e et 18e siècles » : Le Figaro Illustré, no 241, avril 1910.
*
Le restaurant Maire

L'entrée du Restaurant Maire, 1 bd de Strasbourg
Parmi les nombreux restaurants qui se créèrent sous le Second Empire, le restaurant Maire se distingua rapidement. Ouvert vers 1860 au 14 boulevard Saint-Denis, faisant l'angle avec le no1 du boulevard de Strasbourg ; c'était à l'origine un simple comptoir en zinc appartenant à un marchand de vins, le père Maire ; celui-ci en fit l'un des restaurants les plus réputés de Paris, sa célébrité vint surtout de sa cave.
Voici ce qu'en disaient les frères Goncourt dans leur Journal : « C'est la première cave de Paris, on dit que le fonds provient presque totalement de la cave de Louis-Philippe qu'il aurait rachetée ; sa cuisine de qualité est servie par lui-même dans de la vraie argenterie ; il n'a pas son pareil pour cuisiner l'haricot de mouton aux morilles, l'entrecôte bordelaise, le macaroni Périgueux aux truffes, le tout arrosé de plusieurs bouteilles de jolis bourgognes, dont un fameux Mercurey ».
Mais, ce qui fit sa plus grande gloire fut le parti qu'il sut tirer d'une médiocre pièce de théâtre de Victorien Sardou : « Thermidor » dont le titre l'inspira pour baptiser son homard, une recette qui fait encore fortune aujourd'hui, le homard Thermidor : « Coupez le homard en deux, détaillez en dés, rôtissez au four dans du vin blanc avec du cerfeuil, de l'estragon et des échalotes hachées, nappez de béchamel et de moutarde anglaise au beurre frais, servez reconstitué ». (Almanach des Gourmands).
Puis le père Maire, le grand âge venu, céda sa maison à M. Paillard qui l'embellit pour accueillir, entre autres, les dîners littéraires du baron Taylor qui venait Chez Maire en voisin puisqu'il habitait tout près, rue de Bondy (aujourd'hui René-Boulanger).
À la fin du 19e et au 20e siècle, le restaurant changea plusieurs fois de propriétaires tout en gardant sa célèbre enseigne. Après la première guerre mondiale, les bouleversements de la vie parisienne le métamorphosèrent, de restaurant mondain il devint restaurant d'affaires le midi, proposant aux hommes du même nom des déjeuners à cinq francs ; mais le soir venu, comme Cendrillon, il retrouvait ses ors et sa pourpre, en présentant ses soupers d'après-théâtre aux spectateurs sortant affamés des théâtres des Grands Boulevards.
Les années 1970 sonnèrent le glas du restaurant Maire transformé un temps en café Biard puis aujourd'hui en Pizzeria !
Un menu chez Maire pour 55 francs
- Hors d'Oeuvre à la Parisienne ou Potage
- Langouste Américaine
- Selle de Pré Salé Béatrix
- Poularde de la Bresse rôtie
- Mousse de Foie gras à la Gelée de Porto
- Coeurs de Laitues
- Asperge Mousseline
- Bombe Dame Blanche
- Gaufrettes
- Fruits
Vins
- Une Grave ou une Médoc
- Une Pommard pour 4 personnes
Une bouteille Champagne pour 6 pers.
- Café
- Liqueurs
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Le restaurant Marguery

Situé à même les Grands boulevards au 34-36 boulevard Bonne-Nouvelle, jouxtant le théâtre du Gymnase avec lequel il partageait en été l'alignement d'un même store, c'était le restaurant des déjeuners politiques des futurs députés, des banquets des anciens des grandes écoles ou des sociétés savantes. Les toasts, les discours, les chansons retentissaient dans ses salles pittoresques, les unes maures, hindoues ou égyptiennes, les autres flamandes ou gothiques et quelque fois françaises pour les anniversaires de la tante Jeanne ou les noces de la petite Berthe.
Restaurant Marguery, salon
Ce qui fit de suite sa renommée fut sa sole Marguery, nappée d'une sauce également Marguery. Le succès poussa notre homme, devenu président du Comité de l'Alimentation et officier de la Légion d'honneur, à agrandir son restaurant de nouvelles salles allant jusqu'à la rue d'Hauteville, il les embellit de décorations, à la limite du bon goût, avec des strass rutilants, des sculptures moyenâgeuses ; les salons furent ornés d'ors, de faïences et de divers marbres... Reniant la République, les salons devinrent Louis XV, Médicis, le grand salon gothique fut classé comme étant la plus belle salle de restaurant de Paris. Enfin en 1900, luxe suprême, il conquit des salles sur le trottoir du boulevard en montant une luxueuse véranda en fer superbement ouvragée.
Restaurant Marguery, sa célèbre véranda, boulevard Bonne-Nouvelle
Marguery mourut en 1910, le restaurant continua sous une autre direction après la guerre de 14-18, mais il perdit sa vocation première et ne fit plus que des repas de famille pour tous les âges de la vie : baptêmes, communions, noces et même funérailles !

Restaurant Marguery, sa cave voutée à vins
Mais il dût sa grande survie grâce à sa célèbre sole Marguery et à la sauce du même nom, dont les recettes, traduites dans toutes les langues, se doivent d'être inscrites dans tout bon livre de cuisine qui se respecte !
Et c'est aussi d'avoir donné naissance un peu partout à Paris, en France, et jusqu'à New York, à des restaurants portant le nom plus modeste de « Petit Marguery » pour ne pas faire ombrage au « Grand Marguery » qui resplendissait Boulevard Bonne-Nouvelle dans le 10e arrondissement de Paris.
Jeannine Christophe
______________________________________________
* Article paru dans La Gazette du Canal n°26, automne 2000, réactualisé en 2011

Chronique d’un automne 1961
Tragédie aux portes des cinémas des Grands Boulevards
Ça s’est passé il y a 50 ans : Le 17 octobre 1961, à Paris, une manifestation pacifique d'Algériens se transforme en une nuit tragique qui sera longtemps occultée. 50 ans après, la commémoration de cet événement permet réflexions, publications, sorties de films. Tandis que la presse se fait largement l'écho de cet anniversaire, le film «Octobre à Paris » de Jacques Panigel, réalisé semi-clandestinement en 1961, sort pour la première fois en salle le 19 octobre 2011, en même temps que celui de de Yasmina Adi « Ici on noie les Algériens, 17 octobre 1961 ». Nous publions ici dans ce contexte un extrait de notre Bulletin n°6 [2] évoquant la manifestation du 17 octobre 1961, réprimée jusqu'aux portes des cinémas des Grands Boulevards.

La manifestation pacifique des Algériens le 17 octobre 1961
17 octobre 1961. A Paris, temps gris et pluvieux. Jour presque ordinaire. Jour de grève. Les cheminots, gaziers et électriciens doivent manifester demain pour leurs salaires. Le trafic ferroviaire est déjà très perturbé. Sur le réseau de la gare du Nord, peu de trains de banlieue circulent.
L’automne s’installe, le monde s’apprête à laisser tomber des feuilles de son histoire. Krouchtchev, dit Monsieur K, ouvre le vingt-deuxième congrès du parti communiste soviétique sur fond de crise allemande. La déstalinisation est à l’œuvre mais le mur de Berlin, dressé depuis l’été, rappelle la permanence des tensions est-ouest. Les actualités filmées Pathé montrent la seconde mort du « dieu rouge » aux spectateurs des cinémas : le corps de Staline est retiré du mausolée de la Place Rouge. Le commentaire emphatique souligne qu’une page de l’histoire soviétique se tourne : « A l’ombre des spoutniks, la génération nouvelle est invitée à oublier le premier chapitre de sa révolution. »
La France est elle aussi traversée par les sourdes douleurs d’une autre mue, sa peau coloniale se lézarde irrémédiablement. Au bout de sept ans d’évènements d’Algérie, d’une guerre qui n’avoue pas son nom, les opérations se multiplient en métropole. Attentats au plastic, violences à froid, tortures, meurtres d’algériens, policiers français abattus par le FLN. Rafles menant au CIV (Centre d’Identification de Vincennes), véritable camp d’internement aux portes de Paris.
Le gouvernement français connaît déjà l’issue inéluctable du conflit : Le général de Gaulle ne vient-il pas d’annoncer « l'institution de l'État algérien souverain et indépendant par la voie de l'autodétermination » ? Mais il entend négocier en position de force, et rassurer ses agents, gardiens de la paix ou préposés au maintien de l’ordre. Raoul Letard, alors policier débutant, se souvient : « On a eu des morts. Deux, qui ont été tués dans le faubourg Saint-Denis et bien sûr ça a créé une énorme émotion, et pour qu’on n’oublie pas bien sûr les photos étaient dans le poste donc on les voyait tous les jours, on y pensait tous les jours, et tous les jours on leur disait : Ne vous inquiétez pas les gars un jour on vous vengera.»
Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, le préfet de police Maurice Papon proclame: «Pour un coup reçu, nous en porterons dix!» Trois jours après, il instaure un couvre-feu très sélectif, outrepassant les principes d’égalité de la Constitution française : « Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. »
La métropole française compte alors 400 000 Algériens dont 150 000 en région parisienne, déjà immigrés, toujours musulmans, encore, si peu, français. Des FMA, Français Musulmans d’Algérie, vivant dans l’insécurité, tout à la fois très encadrés par le FLN et sous la menace des rafles de la police et de ses supplétifs. Le FLN décide de déclencher le boycott du couvre-feu et d’organiser une grande manifestation pacifique : « Les deux premiers jours de boycott avec participation de toute la colonie algérienne de Paris et de sa banlieue (femmes, enfants, vieux, jeunes, hommes, etc.) doivent être spectaculaires. […] L’opinion publique française étant retournée contre nous, il nous faut absolument renverser la vapeur et ramener l’opinion publique à nous . » Le premier jour de boycott du couvre-feu est fixé au mardi 17 octobre. Les rassemblements doivent se dérouler de 20h30 à 21h30 en divers lieux emblématiques de Paris comme les Champs Elysées, mais aussi entre République et Opéra, sur les grands boulevards alors foisonnants de cinémas.
Les travailleurs algériens connaissent bien ces grands boulevards où ils aiment à se retrouver le dimanche, mais ils fréquentent d’autres cinémas, quelques salles proches de la gare de l’Est qui projettent des films égyptiens. Ce 17 octobre, les cinémas populaires des grands boulevards entre Strasbourg-Saint-Denis et Rue Montmartre rivalisent de films à grand spectacle. Au bout de sept ans « d’opérations de rétablissement de la paix civile, d’entreprises de pacification » ] en Algérie, les spectateurs parisiens ne dédaignent pas la guerre en cinémascope. « Après un démarrage foudroyant, le film de Carl Foreman, Les Canons de Navarone, poursuit une carrière extraordinaire aux cinémas Rex (v.f.), Normandie (v.o), et Moulin Rouge (vf).» . Dans Les Canons de Navarone les héros sont en quelque sorte des terroristes organisés en commando pour libérer deux mille soldats britanniques, prisonniers d’une île grecque défendue par d’énormes canons allemands. Près de vingt ans après (l’épisode date de 1943), le bon camp est évident… Il ne l’est pas autant dans la réalité quotidienne de ce dernier automne d’Algérie française.

Le 17 octobre, après vingt heures, c’est la nuit et toujours la pluie. Les spectateurs sortant des cinémas proches de Strasbourg-Saint-Denis découvrent médusés une scène inattendue. Hommes, femmes et enfants d’Algérie avancent en habits du dimanche, bravant l’interdit. Ceux que certains nomment melons, ratons ou troncs osent sortir de nuit, rassemblés. Le journaliste d’investigation Jacques Derogy est présent pour l’Express : « ils ont débouché en cortège sur les grands boulevards depuis le carrefour Strasbourg-Saint-Denis. Ils devaient être 1.500 à 2.000, encadrés par un service d'ordre très strict qui les faisait défiler sur la moitié droite de la chaussée et réglait la circulation des véhicules. Il y avait des hommes de tous âges, certains tenant des bébés en burnous ou des enfants sur les bras, qu'ils s'efforçaient de protéger de la pluie. II y avait des femmes, européennes et musulmanes, dont certaines poussaient des you-you. Ils criaient en frappant en cadence dans leurs mains, comme s'ils s'applaudissaient eux-mêmes ]. »
Le défilé pacifique des manifestants
Pendant un moment, la manifestation n’est pas inquiétée. Pas de forces de police en vue. Le cortège grossit et avance jusqu’aux abords de la place de l’Opéra. Là, au contraire, les Algériens sont interpellés dès leur sortie du métro. Depuis le matin, le préfet Maurice Papon est informé du mot d’ordre secret du FLN et s’est préparé à interdire toute tentative de rassemblement. Comme en 1942, lors de la rafle du Vel’ d’Hiv’, des bus de la RATP sont réquisitionnés pour transporter les manifestants vers les centres de détention. Avec sa sécheresse arithmétique, un court article du Monde du 18 octobre 1961 en dit long sur le climat de la journée et de l’époque : « Par petits groupes, 200 Algériens environ circulaient mardi matin, à partir de 10 heures, dans le quartier de l’Opéra, qu’ils ne fréquentent d’ordinaire que fort peu et jamais à cette heure. La police a immédiatement organisé des rafles qui ont permis d’interpeller 180 hommes, dont 160 se trouvaient vers midi au poste de police de l’Opéra en attendant d’être transférés au centre de vérification de Vincennes. »
21 heures 20. Les manifestants font demi-tour et reprennent les Grands Boulevards en direction de République. Jacques Derogy est encore là pour témoigner : « A 21 heures 40, des cars de police et de C.R.S. viennent doubler le cortège sur sa gauche [...]. Ils stoppent au carrefour des boulevards Montmartre et Bonne-Nouvelle, et les policiers casqués, pistolet et mitraillette au poing ou crosse en avant, chargent une première fois devant le cinéma le Rex et l'immeuble de L'Humanité qui a baissé son rideau de fer. [...] Je vois tirer d'un car de la préfecture en direction de la terrasse du café-tabac du Gymnase, à l'angle de la rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. C'est le chauffeur du car qui, pris de panique, a ouvert le feu. Deux coups en l'air me dit quelqu'un. Mais d'autres policiers tirent maintenant à leur tour, je compte plus d'une vingtaine de détonations. [...] Des gens courent en tous sens en hurlant. Dans le désordre qui règne sur le trottoir, j'aperçois sept corps allongés à la terrasse du café, parmi des chaussures, des bérets, des chapeaux et des vêtements, au milieu de flaques d'eau et de sang. Deux Algériens sont couchés sur le côté, inertes, au pied d'un arbre. Ils ont l'air de saigner d'un peu partout. A trois mètres, autour d'une table du bistrot, cinq autres corps sont entassés les uns sur les autres ».

Le matraquage
La fusillade du boulevard Bonne-Nouvelle n’est qu’un des épisodes sanglants du 17 octobre 1961 à Paris. 30 000 manifestants algériens ont défilé cette nuit pacifiquement dans les rues de Paris. Entre 11 000 et 15 000 ont été arrêtés, parqués au Palais des Sports ou au Parc des Expositions, souvent matraqués, parfois noyés dans les eaux calmes de la Seine ou du canal Saint-Martin. « Beaucoup d'Arabes ont coulé sous les ponts, à Paris » dira Prévert. Les autorités françaises reconnaissent 2 morts et 64 blessés. L’un des morts officiels est un jeune breton, marinier de la péniche L’Algérie, au crâne fracassé par le coup de crosse d’un policier. Ses copains prenaient des places pour Les Canons de Navarone, et il était resté à l’écart pour fumer une dernière cigarette devant le Rex. Le FLN annonce 200 morts et 400 disparus. Le Cimetière parisien de Thiais recueille cet automne-là une proportion anormalement élevée de corps d’origine nord-africaine en provenance de l’Institut Médico-légal.

La fusillade, boulevard Bonne-Nouvelle
Métro Bonne-Nouvelle, les assauts n’ont duré que quelques minutes mais les forces de police restent l’arme au pied jusqu’à minuit devant le cinéma Rex. Des responsables FLN viennent discrètement enlever les corps étendus à la terrasse du bar-tabac du Gymnase. Sur les trottoirs, la pluie lave peu à peu les taches de sang. Les néons des cinémas, les vitrines des Grands Boulevards scintillent à nouveau seuls dans la nuit d’octobre. Les Parisiens peuvent dormir en rêvant d’un orient moins inquiétant, des mille et une nuits de la féerie persane du moment : comme l’a annoncé le Canard Enchaîné [, « De Gaulle accueille Farah Diba…comme s’il n’avait pas d’autres shahs à fouetter », tandis que « Papon passe à l’attaque ».
Après le 17 octobre 1961, l’amnésie n’est pas immédiate. Les quotidiens Libération, L’humanité et France Soir sont les premiers à faire état des violences policières. La semaine suivante, les actualités cinématographiques hebdomadaires ne font par contre qu’effleurer l’événement, Pathé lui consacrant vingt secondes et Gaumont trente. D’accablantes images, exprimant la tragédie individuelle des Algériens pourchassés, blessés, raflés ont été réalisées par un photographe indépendant du 10e arrondissement, Elie Kagan. Elles font la couverture de Témoignage Chrétien du 27 octobre, ou illustrent le livre de Paulette Péju, Ratonnades à Paris, rédigé à chaud pour dénoncer la répression. Le livre est aussitôt saisi, tout comme le sera le film de Jacques Panigel, Octobre à Paris, réalisé semi clandestinement fin 1961 à partir de témoignages d’Algériens.

La une du journal Libération du 18 octobre 1961
En novembre 1961, les rouages permettant l'occultation des massacres du 17 octobre entrent peu à peu en mouvement. Les protestations se sont pourtant multipliées depuis fin octobre. Le 1er novembre, des manifestations rassemblent il est vrai peu de monde : 100 personnes pour déposer une gerbe devant le cinéma Rex, 300 place Maubert, avec Jean-Paul Sartre qui a dénoncé une France gangrenée par ses non-dits : « Huit ans de silence, ça dégrade. [...] Il suffit aujourd’hui que deux Français se rencontrent pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un... La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose.»[]
Le mercredi 8 novembre 1961, les actualités filmées projetées dans les cinémas des Grands Boulevards débutent par l’évocation d’une manifestation le « jour de Toussaint, septième anniversaire de la rébellion algérienne » et se terminent par une question en forme d’aveu : alors que débute « la huitième année de la guerre d'Algérie, qui saura dire comment se dénouera ce drame ? »
La nomination d'une commission d'enquête sénatoriale pour faire la lumière sur ce que le ministre de l'Intérieur Roger Frey appelle « les incidents d'octobre » est débattue. Le 13 novembre, Maurice Papon défend avant tout ses troupes devant le Conseil de Paris: « Nous avons gagné la bataille de Paris ! ». Le 1er janvier 1962, il proclame: «Le 17 octobre, vous avez remporté, au prix de durs sacrifices depuis longtemps consentis, la victoire sur le terrorisme algérien... Vos intérêts moraux ont été défendus avec succès, puisque l'intention des adversaires de la préfecture de police de mettre en place une commission d'enquête a échoué.» En 1962 et 1963, toutes les informations judiciaires à la suite de plaintes contre des policiers se soldent par des non-lieux.
Malgré la répression, les pourparlers ont repris secrètement dès le 28 octobre 1961 entre les autorités françaises et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République algérienne).Le 18 mars 1962, ils aboutissent à la signature des accords d’Evian. Le couvre feu ne prend fin qu'à cette date. La société française a hâte de tourner le dos à son passé proche, à ses sombres souvenirs de guerres, entre collaboration et décolonisation. Elle plonge allègrement dans l’ère de la consommation et du spectacle, tandis que l’oubli recouvre peu à peu octobre 1961. La mémoire du drame ne refera pas surface dans l'espace public français avant 1981.
En 2011, le cinéma Rex domine toujours tel une tour de guet les anciens remparts de Paris sur les grands boulevards, à la frontière des 10e et 2e arrondissements. Plus vieux cinéma de Paris encore en exploitation, plus vaste salle d’Europe, il reste très prisé par les publics avides de cinéma à grand spectacle. Depuis un demi-siècle, que de films de guerres projetés sur son écran géant ! Guerres mondiales, intergalactiques, guerre des étoiles. Mais combien de films traitant de la guerre d'Algérie ?
Marie-Ange Daguillon

Le cinéma Le Rex
Bibliographie
- DAENINCKX Didier, Meurtres pour mémoire Gallimard, 1984
- EINAUDI Jean-Luc, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil , 1991
- EINAUDI Jean-Luc, KAGAN Elie (photographe), BLONDET-BISCH Thérèse (postface) 17 octobre 1961, Actes sud, 2001
- EINAUDI Jean-Luc, Octobre 1961,un massacre à Paris,(réédition Fayard 2001),Pluriel, Hachette 2011
- HARZOUNE Mustapha et MESSAOUDI Samia (éd.), Le 17 octobre 1961.17 écrivains se souviennent, Au nom de la mémoire, 2011
- PEJU Paulette, VIDAL-NAQUET Pierre (préface), PÉJU Marcel (introduction), MASPERO François, Ratonnades à Paris précédé de Les harkis à Paris, La Découverte, 2000
- PEJU Paulette et Marcel, Le 17 octobre des Algériens suivi de Gilles MANCERON, La triple occultation d'un massacre, La Découverte, 2011
- POUILLOT Henri et MANCERON Gilles, Le 17 octobre 1961 par les textes de l'époque, Les Petits Matins, 2011
- HOUSE Jim, Du Silence faisons table rase, histoire d'une réapparition : Conférence à la Cité de l'Immigration,13 octobre 2011, voir ici avec une importante bibliographie, voir cette page
- DAENINCKX Didier (réalisateur) et MAKO (illustrateur) : Octobre noir (bande dessinée) avec une préface de Benjamin STORA : adlibris septembre 2011
Filmographie
- ADI Yasmina, Ici on noie les Algériens, 2011
- LAMBERT Olivier et SALVA Thomas, Le 17 octobre 1961, la nuit oubliée : Web documentaire sur LeMonde.fr, 2011
- PANIGEL Jacques, Octobre à Paris, 2011
Notes
Le Monde 14/10/2011 : « FLN : censure intestine » – Le Monde 15/10/2011 : « Le 17 octobre 1961, la justice se noya sans la Seine » - Le Monde 16/10/2011 : « 17 octobre 2011 : Les Algériens refoulés au pont de Neuilly » - Le Parisien 15/10/ 2011 : « 17 octobre 1961 : une célébration qui divise ».
Marie-Ange Daguillon : « Chronique d’un automne 1961, tragédie et comédie aux portes des cinémas des Grands Boulevards : 17 octobre 1961 » : Bulletin d’Histoire et Vies du 10e, n ° 6/2008
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Chronique d’un automne 1961
Tragédie aux portes des cinémas des Grands Boulevards
Ça s’est passé il y a 50 ans : Le 17 octobre 1961, à Paris, une manifestation pacifique d'Algériens se transforme en une nuit tragique qui sera longtemps occultée. 50 ans après, la commémoration de cet événement permet réflexions, publications, sorties de films. Tandis que la presse se fait largement l'écho de cet anniversaire, le film «Octobre à Paris » de Jacques Panigel, réalisé semi-clandestinement en 1961, sort pour la première fois en salle le 19 octobre 2011, en même temps que celui de de Yasmina Adi « Ici on noie les Algériens, 17 octobre 1961 ». Nous publions ici dans ce contexte un extrait de notre Bulletin n°6 [2] évoquant la manifestation du 17 octobre 1961, réprimée jusqu'aux portes des cinémas des Grands Boulevards.

La manifestation pacifique des Algériens le 17 octobre 1961
17 octobre 1961. A Paris, temps gris et pluvieux. Jour presque ordinaire. Jour de grève. Les cheminots, gaziers et électriciens doivent manifester demain pour leurs salaires. Le trafic ferroviaire est déjà très perturbé. Sur le réseau de la gare du Nord, peu de trains de banlieue circulent.
L’automne s’installe, le monde s’apprête à laisser tomber des feuilles de son histoire. Krouchtchev, dit Monsieur K, ouvre le vingt-deuxième congrès du parti communiste soviétique sur fond de crise allemande. La déstalinisation est à l’œuvre mais le mur de Berlin, dressé depuis l’été, rappelle la permanence des tensions est-ouest. Les actualités filmées Pathé montrent la seconde mort du « dieu rouge » aux spectateurs des cinémas : le corps de Staline est retiré du mausolée de la Place Rouge. Le commentaire emphatique souligne qu’une page de l’histoire soviétique se tourne : « A l’ombre des spoutniks, la génération nouvelle est invitée à oublier le premier chapitre de sa révolution. »
La France est elle aussi traversée par les sourdes douleurs d’une autre mue, sa peau coloniale se lézarde irrémédiablement. Au bout de sept ans d’évènements d’Algérie, d’une guerre qui n’avoue pas son nom, les opérations se multiplient en métropole. Attentats au plastic, violences à froid, tortures, meurtres d’algériens, policiers français abattus par le FLN. Rafles menant au CIV (Centre d’Identification de Vincennes), véritable camp d’internement aux portes de Paris.
Le gouvernement français connaît déjà l’issue inéluctable du conflit : Le général de Gaulle ne vient-il pas d’annoncer « l'institution de l'État algérien souverain et indépendant par la voie de l'autodétermination » ? Mais il entend négocier en position de force, et rassurer ses agents, gardiens de la paix ou préposés au maintien de l’ordre. Raoul Letard, alors policier débutant, se souvient : « On a eu des morts. Deux, qui ont été tués dans le faubourg Saint-Denis et bien sûr ça a créé une énorme émotion, et pour qu’on n’oublie pas bien sûr les photos étaient dans le poste donc on les voyait tous les jours, on y pensait tous les jours, et tous les jours on leur disait : Ne vous inquiétez pas les gars un jour on vous vengera.»
Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, le préfet de police Maurice Papon proclame: «Pour un coup reçu, nous en porterons dix!» Trois jours après, il instaure un couvre-feu très sélectif, outrepassant les principes d’égalité de la Constitution française : « Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. »
La métropole française compte alors 400 000 Algériens dont 150 000 en région parisienne, déjà immigrés, toujours musulmans, encore, si peu, français. Des FMA, Français Musulmans d’Algérie, vivant dans l’insécurité, tout à la fois très encadrés par le FLN et sous la menace des rafles de la police et de ses supplétifs. Le FLN décide de déclencher le boycott du couvre-feu et d’organiser une grande manifestation pacifique : « Les deux premiers jours de boycott avec participation de toute la colonie algérienne de Paris et de sa banlieue (femmes, enfants, vieux, jeunes, hommes, etc.) doivent être spectaculaires. […] L’opinion publique française étant retournée contre nous, il nous faut absolument renverser la vapeur et ramener l’opinion publique à nous . » Le premier jour de boycott du couvre-feu est fixé au mardi 17 octobre. Les rassemblements doivent se dérouler de 20h30 à 21h30 en divers lieux emblématiques de Paris comme les Champs Elysées, mais aussi entre République et Opéra, sur les grands boulevards alors foisonnants de cinémas.
Les travailleurs algériens connaissent bien ces grands boulevards où ils aiment à se retrouver le dimanche, mais ils fréquentent d’autres cinémas, quelques salles proches de la gare de l’Est qui projettent des films égyptiens. Ce 17 octobre, les cinémas populaires des grands boulevards entre Strasbourg-Saint-Denis et Rue Montmartre rivalisent de films à grand spectacle. Au bout de sept ans « d’opérations de rétablissement de la paix civile, d’entreprises de pacification » ] en Algérie, les spectateurs parisiens ne dédaignent pas la guerre en cinémascope. « Après un démarrage foudroyant, le film de Carl Foreman, Les Canons de Navarone, poursuit une carrière extraordinaire aux cinémas Rex (v.f.), Normandie (v.o), et Moulin Rouge (vf).» . Dans Les Canons de Navarone les héros sont en quelque sorte des terroristes organisés en commando pour libérer deux mille soldats britanniques, prisonniers d’une île grecque défendue par d’énormes canons allemands. Près de vingt ans après (l’épisode date de 1943), le bon camp est évident… Il ne l’est pas autant dans la réalité quotidienne de ce dernier automne d’Algérie française.

Le 17 octobre, après vingt heures, c’est la nuit et toujours la pluie. Les spectateurs sortant des cinémas proches de Strasbourg-Saint-Denis découvrent médusés une scène inattendue. Hommes, femmes et enfants d’Algérie avancent en habits du dimanche, bravant l’interdit. Ceux que certains nomment melons, ratons ou troncs osent sortir de nuit, rassemblés. Le journaliste d’investigation Jacques Derogy est présent pour l’Express : « ils ont débouché en cortège sur les grands boulevards depuis le carrefour Strasbourg-Saint-Denis. Ils devaient être 1.500 à 2.000, encadrés par un service d'ordre très strict qui les faisait défiler sur la moitié droite de la chaussée et réglait la circulation des véhicules. Il y avait des hommes de tous âges, certains tenant des bébés en burnous ou des enfants sur les bras, qu'ils s'efforçaient de protéger de la pluie. II y avait des femmes, européennes et musulmanes, dont certaines poussaient des you-you. Ils criaient en frappant en cadence dans leurs mains, comme s'ils s'applaudissaient eux-mêmes ]. »
Le défilé pacifique des manifestants
Pendant un moment, la manifestation n’est pas inquiétée. Pas de forces de police en vue. Le cortège grossit et avance jusqu’aux abords de la place de l’Opéra. Là, au contraire, les Algériens sont interpellés dès leur sortie du métro. Depuis le matin, le préfet Maurice Papon est informé du mot d’ordre secret du FLN et s’est préparé à interdire toute tentative de rassemblement. Comme en 1942, lors de la rafle du Vel’ d’Hiv’, des bus de la RATP sont réquisitionnés pour transporter les manifestants vers les centres de détention. Avec sa sécheresse arithmétique, un court article du Monde du 18 octobre 1961 en dit long sur le climat de la journée et de l’époque : « Par petits groupes, 200 Algériens environ circulaient mardi matin, à partir de 10 heures, dans le quartier de l’Opéra, qu’ils ne fréquentent d’ordinaire que fort peu et jamais à cette heure. La police a immédiatement organisé des rafles qui ont permis d’interpeller 180 hommes, dont 160 se trouvaient vers midi au poste de police de l’Opéra en attendant d’être transférés au centre de vérification de Vincennes. »
21 heures 20. Les manifestants font demi-tour et reprennent les Grands Boulevards en direction de République. Jacques Derogy est encore là pour témoigner : « A 21 heures 40, des cars de police et de C.R.S. viennent doubler le cortège sur sa gauche [...]. Ils stoppent au carrefour des boulevards Montmartre et Bonne-Nouvelle, et les policiers casqués, pistolet et mitraillette au poing ou crosse en avant, chargent une première fois devant le cinéma le Rex et l'immeuble de L'Humanité qui a baissé son rideau de fer. [...] Je vois tirer d'un car de la préfecture en direction de la terrasse du café-tabac du Gymnase, à l'angle de la rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. C'est le chauffeur du car qui, pris de panique, a ouvert le feu. Deux coups en l'air me dit quelqu'un. Mais d'autres policiers tirent maintenant à leur tour, je compte plus d'une vingtaine de détonations. [...] Des gens courent en tous sens en hurlant. Dans le désordre qui règne sur le trottoir, j'aperçois sept corps allongés à la terrasse du café, parmi des chaussures, des bérets, des chapeaux et des vêtements, au milieu de flaques d'eau et de sang. Deux Algériens sont couchés sur le côté, inertes, au pied d'un arbre. Ils ont l'air de saigner d'un peu partout. A trois mètres, autour d'une table du bistrot, cinq autres corps sont entassés les uns sur les autres ».

Le matraquage
La fusillade du boulevard Bonne-Nouvelle n’est qu’un des épisodes sanglants du 17 octobre 1961 à Paris. 30 000 manifestants algériens ont défilé cette nuit pacifiquement dans les rues de Paris. Entre 11 000 et 15 000 ont été arrêtés, parqués au Palais des Sports ou au Parc des Expositions, souvent matraqués, parfois noyés dans les eaux calmes de la Seine ou du canal Saint-Martin. « Beaucoup d'Arabes ont coulé sous les ponts, à Paris » dira Prévert. Les autorités françaises reconnaissent 2 morts et 64 blessés. L’un des morts officiels est un jeune breton, marinier de la péniche L’Algérie, au crâne fracassé par le coup de crosse d’un policier. Ses copains prenaient des places pour Les Canons de Navarone, et il était resté à l’écart pour fumer une dernière cigarette devant le Rex. Le FLN annonce 200 morts et 400 disparus. Le Cimetière parisien de Thiais recueille cet automne-là une proportion anormalement élevée de corps d’origine nord-africaine en provenance de l’Institut Médico-légal.

La fusillade, boulevard Bonne-Nouvelle
Métro Bonne-Nouvelle, les assauts n’ont duré que quelques minutes mais les forces de police restent l’arme au pied jusqu’à minuit devant le cinéma Rex. Des responsables FLN viennent discrètement enlever les corps étendus à la terrasse du bar-tabac du Gymnase. Sur les trottoirs, la pluie lave peu à peu les taches de sang. Les néons des cinémas, les vitrines des Grands Boulevards scintillent à nouveau seuls dans la nuit d’octobre. Les Parisiens peuvent dormir en rêvant d’un orient moins inquiétant, des mille et une nuits de la féerie persane du moment : comme l’a annoncé le Canard Enchaîné [, « De Gaulle accueille Farah Diba…comme s’il n’avait pas d’autres shahs à fouetter », tandis que « Papon passe à l’attaque ».
Après le 17 octobre 1961, l’amnésie n’est pas immédiate. Les quotidiens Libération, L’humanité et France Soir sont les premiers à faire état des violences policières. La semaine suivante, les actualités cinématographiques hebdomadaires ne font par contre qu’effleurer l’événement, Pathé lui consacrant vingt secondes et Gaumont trente. D’accablantes images, exprimant la tragédie individuelle des Algériens pourchassés, blessés, raflés ont été réalisées par un photographe indépendant du 10e arrondissement, Elie Kagan. Elles font la couverture de Témoignage Chrétien du 27 octobre, ou illustrent le livre de Paulette Péju, Ratonnades à Paris, rédigé à chaud pour dénoncer la répression. Le livre est aussitôt saisi, tout comme le sera le film de Jacques Panigel, Octobre à Paris, réalisé semi clandestinement fin 1961 à partir de témoignages d’Algériens.

La une du journal Libération du 18 octobre 1961
En novembre 1961, les rouages permettant l'occultation des massacres du 17 octobre entrent peu à peu en mouvement. Les protestations se sont pourtant multipliées depuis fin octobre. Le 1er novembre, des manifestations rassemblent il est vrai peu de monde : 100 personnes pour déposer une gerbe devant le cinéma Rex, 300 place Maubert, avec Jean-Paul Sartre qui a dénoncé une France gangrenée par ses non-dits : « Huit ans de silence, ça dégrade. [...] Il suffit aujourd’hui que deux Français se rencontrent pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un... La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose.»[]
Le mercredi 8 novembre 1961, les actualités filmées projetées dans les cinémas des Grands Boulevards débutent par l’évocation d’une manifestation le « jour de Toussaint, septième anniversaire de la rébellion algérienne » et se terminent par une question en forme d’aveu : alors que débute « la huitième année de la guerre d'Algérie, qui saura dire comment se dénouera ce drame ? »
La nomination d'une commission d'enquête sénatoriale pour faire la lumière sur ce que le ministre de l'Intérieur Roger Frey appelle « les incidents d'octobre » est débattue. Le 13 novembre, Maurice Papon défend avant tout ses troupes devant le Conseil de Paris: « Nous avons gagné la bataille de Paris ! ». Le 1er janvier 1962, il proclame: «Le 17 octobre, vous avez remporté, au prix de durs sacrifices depuis longtemps consentis, la victoire sur le terrorisme algérien... Vos intérêts moraux ont été défendus avec succès, puisque l'intention des adversaires de la préfecture de police de mettre en place une commission d'enquête a échoué.» En 1962 et 1963, toutes les informations judiciaires à la suite de plaintes contre des policiers se soldent par des non-lieux.
Malgré la répression, les pourparlers ont repris secrètement dès le 28 octobre 1961 entre les autorités françaises et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République algérienne).Le 18 mars 1962, ils aboutissent à la signature des accords d’Evian. Le couvre feu ne prend fin qu'à cette date. La société française a hâte de tourner le dos à son passé proche, à ses sombres souvenirs de guerres, entre collaboration et décolonisation. Elle plonge allègrement dans l’ère de la consommation et du spectacle, tandis que l’oubli recouvre peu à peu octobre 1961. La mémoire du drame ne refera pas surface dans l'espace public français avant 1981.
En 2011, le cinéma Rex domine toujours tel une tour de guet les anciens remparts de Paris sur les grands boulevards, à la frontière des 10e et 2e arrondissements. Plus vieux cinéma de Paris encore en exploitation, plus vaste salle d’Europe, il reste très prisé par les publics avides de cinéma à grand spectacle. Depuis un demi-siècle, que de films de guerres projetés sur son écran géant ! Guerres mondiales, intergalactiques, guerre des étoiles. Mais combien de films traitant de la guerre d'Algérie ?
Marie-Ange Daguillon

Le cinéma Le Rex
Bibliographie
- DAENINCKX Didier, Meurtres pour mémoire Gallimard, 1984
- EINAUDI Jean-Luc, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil , 1991
- EINAUDI Jean-Luc, KAGAN Elie (photographe), BLONDET-BISCH Thérèse (postface) 17 octobre 1961, Actes sud, 2001
- EINAUDI Jean-Luc, Octobre 1961,un massacre à Paris,(réédition Fayard 2001),Pluriel, Hachette 2011
- HARZOUNE Mustapha et MESSAOUDI Samia (éd.), Le 17 octobre 1961.17 écrivains se souviennent, Au nom de la mémoire, 2011
- PEJU Paulette, VIDAL-NAQUET Pierre (préface), PÉJU Marcel (introduction), MASPERO François, Ratonnades à Paris précédé de Les harkis à Paris, La Découverte, 2000
- PEJU Paulette et Marcel, Le 17 octobre des Algériens suivi de Gilles MANCERON, La triple occultation d'un massacre, La Découverte, 2011
- POUILLOT Henri et MANCERON Gilles, Le 17 octobre 1961 par les textes de l'époque, Les Petits Matins, 2011
- HOUSE Jim, Du Silence faisons table rase, histoire d'une réapparition : Conférence à la Cité de l'Immigration,13 octobre 2011, voir ici avec une importante bibliographie, voir cette page
- DAENINCKX Didier (réalisateur) et MAKO (illustrateur) : Octobre noir (bande dessinée) avec une préface de Benjamin STORA : adlibris septembre 2011
Filmographie
- ADI Yasmina, Ici on noie les Algériens, 2011
- LAMBERT Olivier et SALVA Thomas, Le 17 octobre 1961, la nuit oubliée : Web documentaire sur LeMonde.fr, 2011
- PANIGEL Jacques, Octobre à Paris, 2011
Notes
Le Monde 14/10/2011 : « FLN : censure intestine » – Le Monde 15/10/2011 : « Le 17 octobre 1961, la justice se noya sans la Seine » - Le Monde 16/10/2011 : « 17 octobre 2011 : Les Algériens refoulés au pont de Neuilly » - Le Parisien 15/10/ 2011 : « 17 octobre 1961 : une célébration qui divise ».
Marie-Ange Daguillon : « Chronique d’un automne 1961, tragédie et comédie aux portes des cinémas des Grands Boulevards : 17 octobre 1961 » : Bulletin d’Histoire et Vies du 10e, n ° 6/2008

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